Gwenaelle Dai, artiste autiste

Gwenaelle Dai

J’ai commencé véritablement l’écriture en 2012 avec une première version de Yuling, réécrit 4 fois à ce jour (perfectionnisme + style qui a évolué).
J’ai quelques difficultés pour faire un résumé attrayant de ce livre car qui se plongera dans l’histoire comprendra la complexité du monde.
Ce projet me demande énormément de concentration et génère en moi beaucoup de frustration. Pour palier à ça, j’ai donc commencé à écrire Genius Love, qui me permet littéralement de me défouler avec un anti-héros comme je les adore.
J’écris par période, et quand je suis dans une phase d’écriture, c’est une véritable obsession au point de ne plus en dormir la nuit. Je pense que je dois mon dernier burn out à cette passion, justement. Étant donné qu’il m’est parfois difficile de mettre des mots sur mes émotions, ces projets me permettent de « vivre » à mon rythme, de m’exprimer sans barrière autrement que par les codes attendus, et surtout, de me comprendre. 

Yuling, le souffle des âmes

 

Yuling, le souffle des ames, femme autiste, graafPrologue

Elle avait trouvé cette grotte quelques jours auparavant. Creusée à même le sol, là où la montagne sombrait vertigineusement dans les profondeurs de la forêt, c’était le nid idéal pour tout dragon qui se respectait. L’hiver était déjà bien avancé, le froid mordant s’était emparé du monde, recouvrant le continent d’un fin duvet de coton. Et malgré son ventre rebondi qui pesait sur ses entrailles, elle s’était vue contrainte de fuir son ancien refuge. Elle ! Une dragonne !

Maudits humains.

Des jours durant, elle avait volé en direction du nord afin d’atteindre les contrées les plus reculées du royaume. Son instinct l’avait guidée jusqu’ici, dans cet endroit si loin de ses terres et protégé du reste du monde, où elle serait en mesure d’élever le petit brin de vie qui l’habitait.

Une vague d’amour la submergea : elle avait attendu ce moment avec tant d’impatience qu’il lui semblait étrange, comme coupé d’une réalité qu’elle n’avait pas connue… Oui, ici sa dragonnette serait en sécurité. C’était l’essentiel.

Elle grogna de plaisir et son écho résonna longuement contre les parois de la caverne. Doucement, bercée par son propre ronronnement, la dragonne s’endormit et le silence envahit le monde, bientôt troublé par le chant langoureux du vent s’engouffrant entre les branches…

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Genius Love

 

femme autiste, graaf, artiste, autisteThe world inside

La salle est plongée dans le noir. Le public, suspendu au bout de mes doigts. Bien avant de poser la première note, l’émotion m’envahit. Puis la convoitise accompagne mon geste lorsque mes mains effleurent les touches. L’envie de faire ressentir, de faire naitre, de donner vie à cette œuvre.

Sonate Waldstein.

Beethoven n’a que trente-cinq ans quand il la compose. J’en ai dix-neuf. Je m’attaque à un chef-d’œuvre et je compte bien montrer à la terre entière mon génie.

Après une première exposition du thème réussie, mes doigts reprennent la mélodie qu’ils ont maintes et maintes fois jouée. Je connais la partition par cœur ; mon corps connait cette partition par cœur. De mon cerveau qui la voit défiler devant mes yeux, à mes pieds qui dansent sur les pédales. Mes doigts, fidèles, suivent scrupuleusement ce qui y est écrit. Le phrasé. Les nuances. Jusqu’à l’interprétation et le sens que je dois y mettre. Rien ne m’échappe.

Rapidement, la mélodie s’emballe. Beethov, mon petit Beethov pro du développement, ne me laisse pas un instant de répit. Les pages se noircissent de dièses et de bémols. Il module. Accélère. Captivé, le public a les yeux rivés sur moi. Il est surpris, se demande comment un si jeune pianiste peut faire preuve d’autant de maturité. Moi je sais. Je vole, survole le clavier à une vitesse époustouflante. Ma technique est irréprochable. Car c’est là tout ce dont il s’agit. De rigueur. De doigté.

De génie.

Mes doigts s’emparent de la mélodie sans jamais la lâcher. Mon être tout entier ne fait qu’un avec la musique. Je vis. Je touche. J’effleure. Et chaque seconde me rapproche un peu plus de Beethov. Mon sang bout, agonise. J’ai besoin de respirer. De reprendre mon souffle. Mais la ligne s’est emparée de moi, elle me consume, me dévore. Je ne peux la rompre. Ne peux trahir l’œuvre. Mon sacrifice n’aura pas été vain : un silence parfait règne dans la salle.

Dernière partie et le sentiment du triomphe s’éveille en moi. Encore quelques minutes et je savourerai ma victoire. Mes doigts glissent, volent, s’emballent. Je suis un dieu. Personne ne m’égale. Je vais terminer ce premier mouvement libre de toute entrave et demain, demain… je n’aurai plus de comptes à rendre. Mon corps rit. Mes mains cavalent. Elles courent, euphoriques, courent après les notes quand je réalise soudain que je suis en train de me perdre. Que je m’oublie. Les notes s’échappent, le charme s’envole. Mes doigts s’enfoncent, chaotiques, sur le clavier de plomb.

Dans la salle, le public s’éveille. Les gens remuent et murmurent. Leur attention me fuit. C’est la soudaine descente aux enfers. Je me perds dans les eaux noires. Dans le désespoir qui accompagne les génies désabusés, tandis que je résiste à l’envie de tout planter et de quitter la scène. Encore quelques mesures, quelques notes à peine… Le poids de la gêne pèse sur mes épaules, mes doigts ploient dans la douleur, avant que ne résonnent enfin les dernières notes. J’entends sonner le glas de mon trépas. Quelques applaudissements, timides, qui traversent le public. Je ne suis pas dupe. Le manque d’entrain fait cruellement écho à la qualité de la prestation. On vient de m’annoncer ma condamnation : demain, Stein se fera un plaisir de m’achever.

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